Biographie de Philippe Crouzet, de Saint-Gobain à la présidence de Vallourec

Philippe Crouzet a présidé le directoire de Vallourec, le spécialiste français des tubes sans soudure, de 2009 à mars 2020. Né le 18 octobre 1956 à Neuilly-sur-Seine, major de sa promotion à l’ENA, passé par le Conseil d’État puis par plus de vingt ans chez Saint-Gobain, il a pris la tête du groupe au sommet d’un cycle pétrolier, avant de traverser la crise la plus grave de son histoire. Un cas d’école sur les valeurs cycliques et les risques de l’endettement.

Qui est Philippe Crouzet ?

Philippe Crouzet est un haut fonctionnaire devenu dirigeant d’entreprise. Sa carrière se résume en trois actes : dix années dans les grands corps de l’État, vingt-deux ans dans l’industrie chez Saint-Gobain, puis onze ans à la tête de Vallourec, groupe coté à la Bourse de Paris et spécialiste mondial du tube sans soudure pour l’industrie pétrolière et gazière.

Ce profil hybride, à la fois juriste, financier et industriel, explique des choix stratégiques souvent commentés : une forte capacité d’investissement, une vision de long terme et une exposition assumée aux cycles des matières premières. C’est cette exposition qui a fini par rattraper le groupe à partir de 2014.

Formation : Sciences Po, l’ENA et le Conseil d’État

Élève du lycée Pasteur de Neuilly-sur-Seine, Philippe Crouzet est diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris en 1976, section Service public. Il intègre ensuite l’École nationale d’administration (promotion 1979-1981), dont il sort major de promotion en 1981, avant d’entrer au Conseil d’État comme auditeur, puis maître des requêtes.

Cette formation juridique et administrative de premier rang lui ouvre les directions des grands groupes industriels français, qui recrutent alors massivement dans les grands corps de l’État. En 1983, il épouse Sylvie Hubac, haute fonctionnaire qui dirigera le cabinet du président de la République François Hollande entre 2012 et 2015.

Vingt-deux ans chez Saint-Gobain (1986-2008)

En 1986, Philippe Crouzet rejoint Saint-Gobain, alors dirigé par Jean-Louis Beffa, comme directeur du plan. Il y construit une carrière complète, alternant postes opérationnels et fonctions groupe :

  • 1989-1992 : directeur général des papeteries de Condat ;
  • 1992-1996 : délégué général pour l’Espagne et le Portugal ;
  • 1996-2000 : directeur de la branche Céramiques industrielles ;
  • 2000-2008 : directeur général adjoint, chargé des finances, des achats et de l’informatique, puis du pôle Distribution bâtiment.

À la différence de Jean-Paul Agon, qui a fait toute sa carrière au sein d’un seul groupe, L’Oréal, Philippe Crouzet a changé deux fois d’univers : du Conseil d’État à l’industrie verrière, puis de Saint-Gobain à la sidérurgie. Ce passage répété d’un secteur à l’autre est l’une des clés de lecture de son parcours.

Vingt-deux ans chez Saint-Gobain lui donnent une expérience rare : gestion d’usines, pilotage financier d’un groupe du CAC 40, responsabilité de réseaux de distribution en Europe. C’est ce bagage qui convainc le conseil de surveillance de Vallourec de le nommer à la tête du groupe en 2009, comme nous l’avions relaté à l’époque dans notre rubrique biographie des dirigeants cotés.

2008-2009 : la prise de fonctions chez Vallourec

En avril 2008, Philippe Crouzet entre au conseil de surveillance de Vallourec. Un an plus tard, début 2009, il est nommé président du directoire, à la tête du directoire du fabricant de tubes sans soudure. Son mandat est reconduit pour quatre ans en mars 2012, lors de l’assemblée générale annuelle.

Il prend les rênes d’un groupe au sommet de son cycle : Vallourec a pris le contrôle intégral de sa joint-venture V&M Tubes en 2005, est entré au CAC 40 en 2006 et affiche en 2008 un chiffre d’affaires de 6,4 milliards d’euros pour un résultat net record proche du milliard d’euros. Le titre fait alors partie des valeurs vedettes de la Bourse de Paris.

En parallèle, Philippe Crouzet siège au conseil d’administration d’EDF de 2009 à 2014, où il préside le comité de suivi des engagements nucléaires, une fonction sensible au moment où le groupe électrique, dirigé par Henri Proglio puis par Jean-Bernard Lévy à partir de fin 2014, engage le chantier de l’EPR de Flamanville.

2009-2014 : la stratégie de croissance tous azimuts

La stratégie de la période repose sur un pari simple : la demande de tubes premium augmentera durablement avec l’exploration pétrolière et gazière en conditions extrêmes. Vallourec investit massivement pour être au plus près des zones de croissance :

  • au Brésil : construction d’une aciérie intégrée et d’un laminoir à Jeceaba, dans le Minas Gerais, en partenariat avec le japonais Sumitomo (NSSMC), inaugurée en 2011 ;
  • aux États-Unis : nouvelle tuberie à Youngstown (Ohio), pour servir l’essor du pétrole et du gaz de schiste ;
  • au Moyen-Orient et en Asie : renforcement des capacités et des partenariats locaux.

Ces investissements augmentent les capacités, mais aussi les coûts fixes et la dette du groupe. Tant que le baril reste au-dessus de 100 dollars, l’équation tient. Les résultats le prouvent : entre 2009 et 2013, Vallourec reste bénéficiaire chaque année, avec un chiffre d’affaires qui remonte vers 5,6 milliards d’euros en 2013.

La rémunération de Philippe Crouzet : les chiffres publiés

Comme pour tout dirigeant mandataire social d’une société cotée française, la rémunération de Philippe Crouzet est publiée chaque année dans le document de référence de Vallourec, avec son montant fixe, sa part variable et ses composantes différées. La presse économique en a repris les montants à différentes époques.

Ainsi, pour l’exercice 2010, le palmarès des patrons du CAC 40 publié par L’Expansion en juin 2011 estimait sa rémunération totale à 2,73 millions d’euros. Ce montant, élevé au regard des difficultés naissantes du groupe, avait été critiqué par une partie des actionnaires, relate le magazine Challenges à la même période.

Sur le fond, son package suivait la structure classique des dirigeants de sociétés cotées : un salaire fixe, un bonus annuel indexé sur la performance, et des instruments actions (stock-options, actions de performance) versés ou attribués sur plusieurs années.

2014-2020 : la crise pétrolière et la descente aux enfers boursière

La chute brutale du prix du pétrole à partir du second semestre 2014 change tout. Le baril passe d’environ 110 dollars à moins de 30 dollars début 2016. Les compagnies pétrolières réduisent massivement leurs forages, les volumes et les prix des tubes s’effondrent, et Vallourec, chargé de coûts fixes et de dettes après ses investissements, enchaîne les pertes.

Les comptes illustrent l’ampleur du choc : résultat net négatif de 923 millions d’euros en 2014, 865 millions en 2015, 758 millions en 2016, puis des pertes plus réduites mais continues de 2017 à 2019. Au total, le groupe cumule près de cinq milliards d’euros de pertes sur la période 2014-2020. Le titre quitte le CAC 40 dès 2014, à peine huit ans après y être entré.

Les plans de restructuration s’enchaînent : suppression d’environ 2 000 postes dans le monde annoncée au printemps 2015, puis, en février 2016, une augmentation de capital d’environ un milliard d’euros, soutenue par l’État français via Bpifrance et par le japonais Nippon Steel & Sumitomo Metal, qui portent chacun leur participation à 15 % du capital. Le laminoir historique de Saint-Saulve, dans le Nord, cesse sa production en janvier 2017.

Le dossier Ascoval : un épisode controversé

La période est aussi marquée par le dossier de l’aciérie d’Ascoval, à Saint-Saulve, dont Vallourec était client et actionnaire. Les tentatives de reprise du site, jeté en péril par la crise du tube, ont été vivement contestées : le documentaire Ascoval, la bataille de l’acier, diffusé fin 2018 sur France 3, accuse le groupe d’avoir torpillé le projet de reprise porté par un repreneur européen.

La presse régionale et nationale (Libération, L’Usine nouvelle) a relayé ces critiques, que Vallourec a toujours contestées. Ce dossier, emblématique de la désindustrialisation du bassin valenciennois, a durablement marqué l’image du mandat de Philippe Crouzet, sans entraîner de condamnation du groupe sur ce terrain.

La transition de 2020 : un départ organisé, une succession interne

Le 17 septembre 2019, le conseil de surveillance de Vallourec, réuni sous la présidence de Vivienne Cox, annonce la succession : le mandat de Philippe Crouzet arrivant à échéance le 15 mars 2020, Édouard Guinotte, directeur des activités tubes du groupe, est désigné pour lui succéder à la présidence du directoire. Philippe Crouzet quitte donc ses fonctions à la date prévue, après onze ans de mandat.

La transmission s’effectue dans un contexte extrême : quelques jours après la prise de fonction de son successeur, la pandémie de Covid-19 provoque l’effondrement de la demande pétrolière et l’annulation des projets de forage. Le nouveau directoire devra gérer une crise qui dépasse tout ce que le groupe avait connu depuis 2014.

Vallourec après Crouzet : restructuration puis rebond

Dès septembre 2020, Édouard Guinotte lance une restructuration financière d’urgence. En février 2021, Vallourec convertit 1,3 milliard d’euros de sa dette de 3,5 milliards en capital : les fonds américains Apollo et SVP deviennent les premiers actionnaires du groupe, au prix d’une très forte dilution des actionnaires historiques. Bpifrance, tombé à 2,3 % du capital, sort progressivement en 2022.

Philippe Guillemot, arrivé à la tête du directoire en 2022, mène la suite : fermeture des usines allemandes, recentrage sur le Brésil et les États-Unis, suppression de près de 3 000 postes annoncée en mai 2022, désendettement massif. Le groupe revient aux bénéfices dès 2023 et reste profitable en 2024 et 2025.

Épilogue actionnarial en août 2024 : ArcelorMittal rachète la participation de 27,5 % détenue par Apollo pour 955 millions d’euros, devenant le premier actionnaire de Vallourec. Pour suivre la situation actuelle du groupe, consultez notre fiche sur l’action Vallourec et notre guide pour acheter des actions en Bourse.

La vision de l’industrie de Philippe Crouzet : ce qu’il en reste

Sans discours théorique abstrait, la vision de Philippe Crouzet s’est exprimée dans les choix industriels du groupe. Première conviction : le futur de la sidérurgie européenne réside dans les produits à forte valeur ajoutée, comme les connexions VAM ou les tubes pour forages extrêmes, plutôt que dans les volumes. C’est le pari du premium, cohérent avec l’histoire du groupe.

Deuxième conviction : l’avenir se joue hors d’Europe, dans les pays producteurs d’hydrocarbures, ce qui justifie les usines du Brésil et des États-Unis. Ce choix, critiqué au plus fort de la crise par les élus et les syndicats du Nord et de Bourgogne, a pourtant fondé le rebond du groupe, aujourd’hui porté par ses activités américaines et brésiliennes.

Troisième élément, plus contesté : la conviction qu’investir massivement en haut de cycle prépare la reprise. La chute du baril a transformé cette ambition en fardeau, et ses successeurs ont dû sacrifier l’outil industriel européen pour sauver le groupe. Le bilan reste ouvert à interprétation.

Les leçons pour l’investisseur

Le parcours de Vallourec pendant le mandat de Philippe Crouzet est l’un des exemples les plus étudiés de la Bourse de Paris. Quatre enseignements :

  1. Une valeur cyclique se juge sur le cycle complet. Valoriser un groupe comme Vallourec sur ses résultats d’un pic de cycle, c’est oublier que le prix du pétrole peut chuter de moitié en dix-huit mois.
  2. La dette amplifie tout. En phase haute, elle dope la croissance ; en phase basse, elle menace la survie. Le ratio dette nette sur résultat opérationnel avant amortissements est un indicateur clé à surveiller.
  3. Les restructurations diluent. Un actionnaire qui conserve ses titres pendant une conversion de dette en capital peut perdre l’essentiel de sa mise, même si l’entreprise survit et rebondit ensuite.
  4. La gouvernance ne protège pas des erreurs de stratégie. Un directoire contrôlé par un conseil de surveillance, avec un actionnaire public au capital, n’a pas empêché le surendettement.

Pour investir sur des valeurs cycliques en limitant les risques, mieux vaut diversifier et raisonner par cycles complets. Les particuliers passent généralement par un PEA ou un compte-titres. Cet article est informatif et ne constitue pas un conseil en investissement.

Philippe Crouzet en dates clés

Année Étape
1956 Naissance à Neuilly-sur-Seine (18 octobre)
1976 Diplômé de Sciences Po Paris (Service public)
1981 Sortie de l’ENA, major de promotion ; entrée au Conseil d’État
1986 Entrée chez Saint-Gobain comme directeur du plan
2000 Directeur général adjoint de Saint-Gobain (finances, puis Distribution bâtiment)
2008 Membre du conseil de surveillance de Vallourec (avril)
2009 Président du directoire de Vallourec ; administrateur d’EDF (jusqu’en 2014)
2012 Mandat renouvelé pour quatre ans (mars)
2014 Début de la crise pétrolière ; Vallourec quitte le CAC 40
2016 Augmentation de capital d’environ 1 Md€ avec Bpifrance et NSSMC
2019 Annonce de sa succession (17 septembre)
2020 Fin de mandat le 15 mars ; Édouard Guinotte lui succède

FAQ

Qui est Philippe Crouzet ?

Haut fonctionnaire français né en 1956, major de l’ENA en 1981 et ancien maître des requêtes au Conseil d’État, il a passé vingt-deux ans chez Saint-Gobain avant de diriger Vallourec de 2009 à 2020.

Quand Philippe Crouzet a-t-il dirigé Vallourec ?

Il a présidé le directoire de Vallourec de 2009 au 15 mars 2020, après avoir rejoint le conseil de surveillance du groupe en avril 2008. Son mandat avait été renouvelé pour quatre ans en mars 2012.

Pourquoi l’action Vallourec a-t-elle chuté pendant son mandat ?

Principalement à cause de l’effondrement du prix du pétrole à partir de 2014, qui a réduit la demande de tubes de forage, alors que le groupe était fortement endetté après ses investissements de croissance au Brésil et aux États-Unis.

Combien gagnait Philippe Crouzet ?

Pour 2010, sa rémunération totale était estimée à 2,73 millions d’euros par le palmarès de L’Expansion, un montant critiqué par une partie des actionnaires. Le détail officiel figure dans les documents de référence de Vallourec.

Qui a succédé à Philippe Crouzet ?

Édouard Guinotte, issu des équipes opérationnelles du groupe, a pris la présidence du directoire le 15 mars 2020. Philippe Guillemot lui a ensuite succédé en 2022.

Quelle était la formation de Philippe Crouzet ?

Sciences Po Paris (1976), puis l’École nationale d’administration (1979-1981), dont il est sorti major de promotion, avant une carrière d’auditeur puis de maître des requêtes au Conseil d’État.

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Fondatrice de BK SEO Marketing
Cristina Balan est la fondatrice de BK SEO Marketing, société éditrice des plateformes Edubourse.com et TraderFrancophone.fr. Elle compte 15 ans d'expérience dans le courtage en ligne, dont 10 ans à la tête d'équipes commerciales chez XTB et Admirals (XTB 2011–2016, Admirals 2016–2021). Diplômée de l'ESCP Europe, elle a réussi l'examen de certification professionnelle AMF (janvier 2012) et a réussi l'examen CFA Level I (CFA Institute, 2011). Elle conçoit et supervise les contenus et analyses destinés aux investisseurs, avec un objectif : une information fiable, structurée et accessible.